C’était pendant la guerre, dans une petite ville du Nord.
Comme souvent, mes parents, ma sœur et moi étions allés rendre visite à nos cousines, à l’autre bout de la ville. Ces soirées-là se terminaient parfois par une nuit sur place : on installait alors des lits de fortune, des clic-clacs posés entre les deux lits des cousines. C’était un peu l’aventure, un air de veillée douce malgré le grondement lointain des temps.
Mais ce soir-là, ma sœur ne voulait pas rester. Impossible de la convaincre. Mon père, un peu fatigué, trancha :
— Soit vous restez toutes les deux, soit vous rentrez toutes les deux.
Je me suis résignée. Nous avons donc repris le chemin de la maison, tous ensemble, dans la nuit.
Le hasard, parfois facétieux, parfois cruel, décida que cette entêtement sauvera nos vies.
Dans la nuit, une de nos cousines fut réveillée par un grondement sourd. Elle crut d’abord à un orage. En se penchant pour chercher ses chaussons, dans l’espace où nous aurions dû dormir, le tonnerre devint fracas. Une explosion secoua la maison : le quartier venait d’être bombardé. Un éclat traversa le toit et la frappa à la nuque, au moment même où elle se penchait.
Cet espace vide, celui où nous aurions dû être, fut traversé par la mort.
Nous, nous dormions paisiblement, de l’autre côté de la ville.
Et la vie, simplement, continua.

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